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  • 08/01/2012 : Agneau de nuit
  • 29/12/2011 : Prendre son temps
  • 04/12/2011 : Sa main sur mon bras
  • 25/11/2011 : Brouillard
  • 16/11/2011 : Spam
  • 24/10/2011 : Tu les vois mes granules ?
  • 19/10/2011 : L'injustice, la Bonne Parole et le renoncement
  • 20/09/2011 : Toxicité des pyréthrinoïdes chez le chat
  • 18/09/2011 : La vie, par hasard ?
  • 31/08/2011 : Inachevé
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Agneau de nuit

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Par Boules de fourrure le 08/01/2012 à 10:29

Autant vous prévenir, le billet qui suit est gore. Choquant. Un épisode classique d'une vie de véto, cru et répugnant. Il y a un animal qui souffre, et d'autres trucs moches.

Parce que véto, c'est aussi des trucs comme ça.

Vous êtes prévenus.

Il est 20h30, je finis de "réceptionner" un chien accidenté, et le téléphone sonne à nouveau.

"Je viens de rentrer, j'ai une brebis qui ne se lève pas, elle a agnelé hier matin, et elle pourrait pas en avoir un autre dedans ?"

Boaf, c'est peu probable. Mais pas impossible. Je pourrais lui dire de venir chercher antibios, anti-inflammatoire et un peu de sucre et de calcium, mais... autant amener la brebis, hein ?

Quoi qu'il en soit, je n'en ai pas fini avec mon labrador, là. La perf est posée, l'analgésie réalisée, le chien stabilisé, les radios faites. Un tibia explosé, je finis un pansement contentif en préparant son transfert chez des confrères capable de l'opérer, demain. Et même si cela ne me demande, finalement, qu'une dizaine de minutes, il me reste à vérifier mes hospitalisés, contrôler la caisse, préparer la remise et envoyer la commande. Et tant qu'à faire, je pourrai aussi remplir quelque fiches de consultations un peu trop succinctes.

De toute façon, il ne me reste plus qu'à l'attendre, ma brebis.

J'ai même préparé mes seringues. Quand il arrivera, je vais lui coller un thermomètre (à la brebis, hein, gros malins), constater l'infection, lui faire les piqûres, et nous renvoyer à la maison (mais comme je suis en train d'écrire ce billet, vous vous doutez bien que cela ne s'est pas passé comme dans mes plans).

Le gars a garé son C15 devant l'entrée, à cul devant la porte, histoire de profiter de la lumière. Pas question de faire rentrer cette bestiole alors que le ménage vient juste d'être achevé. Deux heures plus tôt.

La brebis est couchée sur le flanc, elle est capable de relever la tête, elle a le regard vif.

"Mais elle ne tient pas debout, j'ai vraiment eu du mal à la charger !
- Ouais, je suis désolé, mais j'avais un chien accidenté à gérer, venir aurait pris trop de temps, et puis ça vous économise le déplacement, hein."

Un joli morceau de 80kg, je comprends qu'il ait eu du mal à la porter. Elle a déjà agnelé 4 fois, chaque fois des jumeaux, et cette fois il n'y en a qu'un. Je comprends qu'il en imagine un à l'intérieur. 39.2. Tachycardie, mais bon, avec le transport... Les muqueuses ok.

De toute façon, rien ne vaut un bon bras au fond du vagin. Voire dans l'utérus. Il y a une poche, là bas au fond, presque une sphère parfaite. A travers la membrane, je sens des os... il y a bien un agneau. J'essaye de lui saisir un os - une omoplate ? - à travers la membrane, il ne réagit pas. Mort, évidemment. Cette poche est curieuse, granuleuse. Une placentite des familles ? Je suis surpris qu'elle n'ait pas percé. Je suis encore plus surpris de ne pas arriver à la percer. En tout cas, je ne m'y retrouve pas trop, à travers mes gants. Il me semble sentir une épine dorsale. L'agneau a du venir par le dos, en boule, et rester coincé. Mais il est hors de questions que j'enlève mes gants.

Je suis automatiquement passé en respiration buccale. Réflexe de survie vétérinaire.

La brebis supporte assez bien mes explorations et manipulations. Elle pousse sans efficacité, elle ne se débat pas trop. Je glisse ma main et mon bras sur la face dorsale de l'utérus, pour faire le tour de l'agneau et comprendre sa position exacte. Tiens, la membrane est plus fine, ici. Je tente de percer.

Et je ne suis pas déçu : un gaz pestilentiel s'échappe, un flot de truc sanguinolent à l'odeur de cadavre faisandé, et le tout s'écoule sur le seuil du coffre pour finir sur celui de ma porte.

Le pied.

L'éleveur s'est écarté d'une dizaine de mètres, dégoûté.

L'agneau est pourri, emphysémateux, et ce que j'ai pris pour une enveloppe foetale mal foutue, c'était sa peau décollée de son corps par les gaz de putréfaction. La zone plus fine, c'était la peau abdominale, sous le grasset. Maintenant, je perçois bien mieux son squelette et ses muscles à travers sa peau. Il a la tête vers le pis de la brebis, une patte de chaque côté probablement. C'est là que je vais devoir travailler.

Mais d'abord, antibios, anti-inflammatoires. IV.

Cette fois, je glisse mon bras sur la face ventrale de l'utérus. C'est bien moins facile à cause de sa courbure. J'ai mes gants, évidemment, mais je sais qu'ils ne suffiront pas et que mes mains pueront la charogne pendant au moins 24h. Quant à mon pull, je n'en parle pas. A genou derrière le C15, à 21h, dans la nuit et la pluie, j'imagine, à l'hôpital, les sages-femmes avec leurs magnifiques tables d'accouchement rondes et colorées, les murs peints de motifs enfantins, les blouses bleu et rose pastel.

J'ai trouvé la nuque, je glisse mes doigts de chaque côté de la tête de l'agneau. Tout glisse, je n'ai pas de prise. Sa mâchoire m'échappe. Je tente de saisir la patte antérieur du "dessus", j'y arrive sans trop de difficultés. Je l'amène dans la filière pelvienne, puis je retourne à la tête. Ça va me permettre de remonter un peu l'agneau, et puis ça me donne l'impression d'avancer.

La suite dure une dizaine de minutes. Essayer de choper la tête, la redresser en la faisant passer dans le bassin. No way. A chaque fois, il y a quelque chose qui bute, et elle m'échappe. Pourtant, je me suis trouvé des prises. La mâchoire : trop fragile, elle s'est démantibulée à la symphyse. Les orbites : ok, mais il faut une foutue force de serrage dans les doigts pour s'en servir pour redresser la tête. Et je vous passe la sensation répugnante des globes qui éclatent sous le doigts... Le cou, ouais, bon, mais l'angle n'est jamais satisfaisant.

La brebis, elle, a abandonné. Elle ne bouge plus, mais elle respire bien. Elle a mal. État de choc.

L'odeur est abominable. Celle d'une verminière de centre d’équarrissage, d'un chien qui vient de se rouler dans la charogne, avec ce sang noir et plein de flocons de pourriture. Il y en a plein le sol, plein le C15, et j'essaie, en manœuvrant l'agneau, de ne pas m'en coller sur le futal. Et je ne me débrouille pas si mal, à cet égard.

Finalement, je ne sais pas trop ce qui m'a réussi, mais la tête est là. Amochée, mais bien placée. Il ne me reste plus qu'à me coincer une dernière fois les doigts pour dérouler l'autre antérieur, et l'extraction finale ne sera qu'une formalité. Je sors le corps de l'agneau, et l'éleveur réalise l'enfer que c'était là-dedans. Il finit sa course dans un sac poubelle, mais il y a encore du sang dégueulasse pour pourrir tout sur son passage.

Il me faut encore perfuser la maman, histoire de ne pas avoir fait tout ça pour rien. Corticos, analgésiques. L'éleveur me demande si elle s'en sortira. Je n'en sais rien, je pense que oui, si l'utérus a tenu bon. Car chaque mouvement, chaque torsion, chaque jeu de leviers sur les membres, le crâne et le corps de l'agneau ont du se faire sans appuyer sur une matrice forcément fragilisée par l'infection. Si elle est percé, faisons court, la brebis est foutue. Sinon... on verra bien demain. Je ne lui laisse pas de médicaments : il reviendra les chercher si c'est utile.

Moi, il me reste à nettoyer le seuil de ma clinique, histoire de ne pas avoir des évanouissements de clients demain à l'ouverture. Et le jet d'eau est cassé. Il me reste le seau, le balai brosse et la javel. Il ne pleut même pas assez pour que cela puisse m'aider.

Il est 21h45, largement l'heure de rentrer à la maison.


***

Le lendemain, entre deux consultations, j'ai vu revenir l'éleveur. Quand il m'a aperçu entre deux portes, il a levé son pouce vers le haut, avec un sourire appréciateur.

C'est fou comme ça peut faire du bien.

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Prendre son temps

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Par Boules de fourrure le 29/12/2011 à 20:03

Officiellement, les journées de travail durent 8h. De 9h à midi, de 14h à 19h. Classique, et bien suffisant. Surtout quand on dépasse presque toujours jusque 12h30 et 19h30, voire 20h. Hors astreintes.
Un rendez-vous toutes les demi-heures, sauf pour les trucs tout bêtes, comme les retraits de points. Vaccins, consultations médicales ou chirurgicales, contrôles "complexes", 30 minutes, en prévoyant les débordements sur les sujets qui sentent le CDM. Une demi-heure, ça permet de prendre son temps, de discuter prévention, et puis on finit souvent en 20-25 minutes, ce qui permet de passer les coups de fil aux confrères, de vérifier la commande suivante, de rédiger un certificat, de contrôler un animal hospitalisé, de rappeler un propriétaire d'animal pour vérifier que tout va bien, de lire un peu la presse professionnelle, de changer les bains de la développeuse radio, de discuter avec une ASV au sujet d'un client, d'un patient, de la compta ou des stocks, d'un pc qui déconne ou d'un débit de perf', d'un cas qu'elles n'ont pas compris ou d'un planning de visites, bref de toutes ces petites choses qui prennent parfois un peu de temps.
Beaucoup de temps.
Ça permet aussi d'absorber les inévitables clients sans rendez-vous, et les urgences qui viennent tout bousculer.

Mais j'ai réalisé il y a peu que nous ne prenions plus de pause.
Je veux dire : plus du tout. Pour un café, lire des mails persos, le fil twitter ou fumer une cigarette dehors. Juste pour raconter des conneries.
Au fils des mois, puis des années, notre équipe est devenue une mécanique exigeante et bien huilée, très efficace, en perpétuelle remise en question et réorganisation, sous les suggestions ou les intuitions des ASV comme des vétos. Parfois même des stagiaires.
Mais nous ne nous posons plus.
Ce qui est parfait pour arrêter de fumer.

Pas de management ou de méthodes existentielles. Nous avons réussi à monter une équipe harmonieuse, efficace, motivée. Pas sans couacs ni heurts, il y a des coups de gueule, des moments de découragement, les interactions entre le personnel et le professionnel. Pas vraiment des amis, bien plus que des employeurs et des employés, des confrères et des collaborateurs. Un groupe qui fonctionne.

J'ai comme l'impression d'une course folle.

Pour les vétos, un perpétuel mouvement, en équilibre entre les salles de consultations, les visites et le bloc, le chenil, le bureau et le téléphone. Penser à tout, tout le temps. Noter, se faire rappeler, ne rien oublier. Un oubli, c'est un client mécontent, un médicament qui manque, un animal en danger. Ou au moins négligé. Une pression permanente, sur tout le monde, partout. Combien de coups de fils passés de la maison un jour de congé ? Depuis l'hôpital quand on y a accompagné un proche ?
Bien sûr, il faut savoir prendre des jours de repos chaque semaine, prendre des vacances, tout couper. Facile à dire, moins à faire, c'est juste un coup de fil, hein, ou quelques dossiers qui peuvent être faits par mail, depuis la maison.

Ça, on le sait. On le fait plus ou moins bien, on se surveille les uns les autres. Jusqu'à dire aux ASV de ne plus décrocher si elles voient le numéro d'un confrère en congé s'afficher sur le téléphone de la clinique. C'est presque un jeu.

Pareil pour les ASV, avec les afflux permanents de clients venus chercher un renouvellement, un médicament pour les lapins, les poules, la vache, tamponner des cartes roses pour les vaccins FCO, commander les DAP, noter les produits pour les commandes, prendre les rendez-vous, mettre la seconde ligne en attente, la reprendre, aller aider le véto qui appelle au secours-que-c'est-urgent-bordel-laisse-le-téléphone, surveiller la fauche dans le rayons de laisses, colliers et jouets, conseiller pour des croquettes, passer un coup de balai, organiser le passage d'un véto itinérant, ou synchroniser une visite avec le maréchal-ferrant, aller vérifier les perfs au chenil, y faire une glycémie, repasser un coup de balai, mettre une fiche à jour, nettoyer les cages, encaisser un règlement, ouvrir le courrier, calmer un maître anxieux, donner des nouvelles du chat opéré, expliquer que le véto est déjà en visite et que, oui, il va arriver pour le veau à perfuser. En français, en anglais, en allemand, en néerlandais.

Mais quand est-ce qu'on le prend, le café ?

Quand est-ce qu'on débranche le téléphone, qu'on laisse la file devant le comptoir, qu'on crée un trou entre les consults, qu'on oublie un peu les hospitalisés ?

Est-ce qu'il faut une décroissance de l'efficacité, ou un coup de collier pour ménager une pause, qui ne vient jamais parce que le téléphone sonne sans répit ? Que les urgences ne cessent de débouler ?

Zapper, en permanence, des soins à la compta, de la commande à la prise de rendez-vous, des pansements au ménage, de la suture à l'endocrino, d'une euthanasie à un parage de pied, d'une césarienne à la coupe des dents d'un lapin nain. Je suis super fier de nous. Mais je suis super inquiet aussi.

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Sa main sur mon bras

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Par Boules de fourrure le 04/12/2011 à 10:56

Son appel avait été un sanglot et un cri, une incohérence urgente et instinctive. Je ne me suis jamais rappelé de ce qu'elle m'avait alors dit, j'avais fait tomber le tiroir des médocs de réa dans un carton, je m'étais jeté dans ma voiture en plantant une consultation en cours, et je m'étais presque encastré dans le muret de sa maison, à 200m à peine de la clinique.

Elle nous appelait "sa croisière". Toutes les semaines, ou presque, elle venait chercher les médicaments pour le cœur de Boule. Boule était un genre de labrador mâtiné d'autres trucs, lourd, massif, paisible, imperturbable. Il avait un cœur de merde. Du genre à jouer la boîte à rythme d'un pot pourri de reggae dub, de valse et de disco. A chaque fois qu'elle venait chercher les comprimés pour la semaine prochaine, elle nous parlait de Boule, de la météo, mais surtout de sa croisière qu'elle ne ferait jamais.

Je pensais qu'elle venait ainsi chaque semaine pour éviter de faire de "gros" chèques.

Je m'étais précipité hors de ma voiture, mon stéthoscope à la main, avec mon carton de médicaments et mes seringues, elle me montrait la haie de lauriers, elle pleurait, Boule n'était pas couché, il était tombé. Je ne voyais que son gros derrière, sa queue que je n'avais jamais vue qu'en mouvement, stoppée.

Plus de poul, plus de battements cardiaques, je l'avais massé, j'avais posé ma sonde trachéale comme jamais.

Elle pleurait. Il s'était levé comme une bombe, il avait couru dehors, il était tombé.

J'ai appris bien plus tard que sa famille, dont elle ne parlait jamais, l'avait plantée là, dans notre petit village perdu, alors qu'elle l'avait suivie dans ce sud bien éloigné de son village alsacien. Elle n'avait pas suivi à nouveau. Elle avait gardé sa maison, Boule, ses rares amis et sa solitude. Et sa croisière rêvée. Dans les Caraïbes, ou le Pacifique. Madagascar ou la Réunion. Les Îles sous le Vent. Le lagon calédonien.

A chaque fois qu'elle signait son chèque, elle nous regardait en souriant, d'un sourire triste : "un petit bout de ma croisière".

Boule détestait venir nous voir à la clinique.

Il ne respirait plus, mais depuis si peu de temps...

Je posais mon garrot, je prenais mon cat'.

Elle a posé sa main sur mon bras.

"Il est parti ?"

Il était parti. Mais depuis si peu de temps.

"Alors laissez-le, docteur."

Elle avait posé sa main sur mon bras, et je suis tombé comme un con sur mes fesses, et j'ai juste essayé de ne pas pleurer.

Elle n'est jamais partie en croisière.

"Les croisières, c'est plein de vieux cons qui n'ont pas eu de Boule."

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Brouillard

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Par Boules de fourrure le 25/11/2011 à 13:40

Toutes mes excuses pour mon manque de présence sur le blog, lié d'une part à une vie professionnelle et personnelle très mouvementée, et occupée (même des vacances !) et à une certaine difficulté à trouver de quoi me "renouveler" dans l'écriture de ce blog. J'ai de plus en plus souvent, en commençant un billet, le sentiment plus ou moins justifié de l'avoir déjà écrit. J'attends donc l'envie, le coup de cœur, couplé avec la disponibilité.

En attendant, je vous laisse avec ces images magiques prises lors d'une visite matinale.

Magie des brumes

Magie des brumes

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Spam

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Par Boules de fourrure le 16/11/2011 à 08:23

En raison d'une avalanche de spams, je met les commentaires en modération a priori - ce qui signifie que je devrai les valider avant qu'ils apparaissent - le temps de trouver une solution technique. Ne vous inquiétez donc pas si vos commentaires n'apparaissent pas immédiatement. Avec toutes mes excuses...

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Tu les vois mes granules ?

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Par Boules de fourrure le 24/10/2011 à 21:29

Dans mon imaginaire, à l'école véto, l'éleveur bio était assez jeune, avec des locks, une plantation suspecte dans le bois derrière la maison. Je le voyais en même temps plutôt technique, choisissant ce mode d'élevage non seulement en réaction avec un système qui le défrise, mais aussi pour privilégier une certaine qualité, pas forcément tant sanitaire que "gustative" de ses produits. Attaché au bien-être animal. Plutôt rétif à toute intervention extérieure dans son élevage.

Aucun éleveur bio de ma clientèle ne cadre vraiment avec cette caricature. Certains ont une soixantaine d'année. Aucun n'a de locks. J'en suspecte au moins un ou deux d'avoir des plantations bizarres, mais bon, ils ne sont pas les seuls. Certains sont "techniques", m'enfin sans plus. Certains carrément pas : ils regarderaient plutôt pousser leurs vaches comme des pissenlits dans les champs. Pas forcément avec de mauvais résultats, d'ailleurs. Certains sont très demandeurs de conseils, appellent beaucoup, apprécient la discussion, demandent de l'aide pour des coproscopies avant vermifuge éventuel, ce genre de choses. Pas une grosse source de boulot pour moi, mais après tout, l'élevage n'a pas pour finalité de me faire vivre. "Mes" éleveurs bios peuvent se sentir concernés par le bien-être animal, ou pas plus que ça. Certains sont très fiers de proposer des produits de grande qualité, d'autres s'en foutent.

J'imaginais aussi que tous les éleveurs bios votaient à gauche, ou vert. Je ne m'attendais pas du tout à travailler avec un bio de droite. De très, très, à droite. Militant, même. Soutien inconditionnel du père. De la fille, je ne sais pas. Très mécanisé, très technique, très bio, bien plus que ne l'imposent les normes actuelles. Avec, par ailleurs, un gros troupeau, des bêtes magnifiques, des terres très intelligemment exploitées (pour autant que je puisse en juger). Je vais très rarement chez cet éleveur, vu qu'il pense à peu près tout savoir faire, ou qu'en tout cas je ne ferais pas mieux que lui. Nous ne nous voyons en général qu'une fois dans l'année, pour la prophylaxie. J'essaie à chaque fois d'y aller moi-même, car je sais que nous allons nous engueuler pendant 4 ou 5h à chaque fois.

Enfin, nous engueuler, ce n'est pas vraiment le terme. Disons : débattre. On trouve toujours un sujet. Pas la politique, on a déjà donné la première année, et botté en touche. On n'en parle plus. Non, on discute plutôt sur mon terrain, l'aspect sanitaire et médical de l'élevage. Parce que le bonhomme a des idées très arrêtées sur ce sujet là aussi. Il a son gros bouquin d'homéopathie, un net penchant pour les fleurs de Bach, et une tendance à considérer que si un truc a marché une fois, ça marchera à chaque fois, et que si ça ne marche pas, c'est la faute à... quelque chose. Ou quelqu'un.

Parce que le gars est adepte des théories du complot, en plus.

Et il sait que j'adore ne pas être d'accord avec lui. Je crois qu'il aime ça aussi. Alors nous débattons. Un des deux prononce une bonne grosse énormité caricaturale, l'autre bondit, chacun argumente, cède du terrain pour mieux en reprendre. Il parle de plus en plus fort, et moi de plus en plus doucement. Les vaches défilent les unes après les autres, et la prophylaxie se termine en général au bout de deux ou trois "sujets". Jusqu'à l'année suivante.

Il y a deux ans, pour la vaccination contre la fièvre catarrhale, il avait regroupé tout son troupeau dans un parc plutôt serré, histoire de faire passer vaches et veaux dans le couloir de sortie où je vaccinais et prélevais. Le parc était trop serré, vraiment. Il ne voulait pas décomprimer tout ça en ressortant une partie du troupeau. Le souci, c'est que les veaux se retrouvaient sous les pattes des vaches, là où ils pouvaient, et qu'il est arrivé ce qui devait arriver : une vache s'est couchée sur un veau d'environ 100kg, heureusement en bord de barrière. Pas moyen de faire relever la bestiole : d'autres vaches lui tombaient quasiment dessus. Et dessous, le veau devenait violet. Nous avons tiré le bestiau à trois : mort. Je l'ai intubé, massé, j'ai injecté mes analeptiques, et, coup de bol, je l'ai ressuscité. L'éleveur a ensuite plastronné pendant deux heures sur le veau qu'il avait relancé en lui collant ses foutues fleurs des Bach dans la bouche. Autant dire que mes réponses ont été acides.

Cette année, nouveauté, il m'appelle pour une vache "qui a une infection de l'utérus". Arrivé sur place, j'apprends que la bestiole a vêlé huit jours plus tôt, qu'elle a eu un renversement de matrice (comprenez : après le vêlage, l'utérus s'est retourné dehors comme une chaussette), qu'il l'a remise tout seul, mais 24h après, et apparemment pas trop bien puisque la vache l'a ressortie 6h plus tard, qu'il l'a reremise, et que voilà. Il ne m'écoute même pas lorsque je lui dis gentiment qu'il ferait mieux de m'appeler pour des trucs pareils, parce que l'utérus n'a pas à ressortir s'il est bien remis en place (enfin, la plupart du temps). "Mais il y a deux ans c'était arrivé, je l'avais remis, et pas de souci !" Je lui explique aussi que si l'utérus est resté 24h dehors, il a largement eu le temps de s'oedematier, la muqueuse de se lacérer, et les microbes de s'installer confortablement. Et qu'en plus si il n'a pas désinfecter tout ça avant de le remettre, il est normal que ça fasse une putain d'infection ! Vérification faite, il y a une bonne péritonite associée, et la vache risque donc très fortement d'y rester.

"Mais je lui ai donné des granules !"

Les granules. Homéopathiques, donc. Bon. Du sucre avec une "marque" ou une "essence" de quelque chose qui pourrait avoir un rapport symbolique avec l'infection ou l'inflammation. Parce que c'est de ça qu'il s'agit, hein. Hop, telle plante est réputée être bonne contre l'inflammation, ou alors tel truc est au contraire, très inflammatoire, alors avec la théorie des similitudes et ce genre de chose, on se dit que ça doit être bon, on dilue le truc un max (10CH ? 10 fois une dilution au centième, comme si on diluait un dé à coudre d'alcool dans 100000000000000000000 mL d'eau, soit 10000000000000 mètres cubes, soit 100000 kilomètres cubes de flotte - pour info, il y a 89km3 d'eau dans le lac Léman (si j'ai fait une erreur de zéros et que vous voulez recompter, signalez le moi). Je n'ai rien contre la médecine par les plantes, hein. Il y a des molécules très actives, dans les plantes. Mais l'homéopathie, non. Je veux bien croire qu'un homéopathe obtienne d'excellents résultats avec ses patients humains, notamment via l'effet placebo (et je ne suis pas du tout moqueur en disant ça), et que nombres de maladies guérissant toutes seules si on attend un peu, on a même des "résultats" en médecine vétérinaire. Mais il y a des limites.

Bref. Je sens que je vais encore me faire des amis.

En plus, il n'y a aucune logique dans sa pratique homéopathique. Il a un gros bouquin sur le sujet, il a retenu deux ou trois "recettes", enfin des préparations commerciales toute faites, elles ont "marché" une fois, et il les utilise du coup comme des incantations.

Là où je suis content, c'est qu'il m'a écouté. Et son fils encore plus - vu le caractère de son père, il ne doit pas souvent voir quelqu'un lui tenir tête.

Là où je suis moins content, c'est que malgré le lavage utérin, les anti-inflammatoires et les antibiotiques, la vache a peu de chances de s'en sortir. La péritonite va probablement lentement gagner du terrain, elle va sans doute décliner, et mourir.

J'espère qu'il ne me sortira pas un truc du genre "vos antibiotiques n'ont pas mieux marché que mes granules". Parce que là, j'ai préparé le terrain. Je lui ai dis que le traitement démarrait trop tard. Que les antibios, c'était au moment de l'accident qu'il fallait les utiliser, pas quand la fibrine commençait à noyer la masse intestinale. Que la vache avait très peu de chance de s'en sortir. Il m'a écouté, mais...

On verra bien.

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L'injustice, la Bonne Parole et le renoncement

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Par Boules de fourrure le 19/10/2011 à 21:36

Le sentiment d'injustice

Une dame, assez âgée, avait envoyé son mari pour leur vieille chienne à la clinique "parce qu'elle n'allait pas bien". Pyomètre, tumeurs mammaires a priori bénignes, un cœur plutôt bon et des reins corrects. Un de mes confrères - qui travaille avec moi - avait reçu le monsieur, posé le diagnostic, affiné le pronostic, proposé la chirurgie, avec ses limites et ses risques, établi un devis, puis donné le rendez-vous, après consentement du monsieur.
La dame avait rappelé le soir même, incendié une ASV, et annulé le rendez-vous. Nous nous en étions rendu compte le lendemain, et puis nous étions passé à autre chose.
Une semaine plus tard, la dame rappelait en demandant que je vienne (personnellement) euthanasier la chienne, à son domicile. J'y suis allé, et j'ai découvert la consultation de mon confrère, sur lequel la dame s'est répandue en critiques méchantes, sur un mode "il ne fait pas attention aux animaux, lui, il ne pense qu'à l'argent, lui..."
Moi, je suis un saint, apparemment.
Et la dame de me plaindre d'être "obligé de travailler avec un type comme ça parce qu'on ne trouve pas facilement des vétérinaires en zone rurale, de nos jours". Je pouvais bien argumenter, expliquer, et défendre mon confrère, non, j'étais tellement gentil que je ne voyais pas avec qui je travaillais. Et la dame - qui n'avait pas vu mon confrère en consultation, elle - de m'expliquer que tout son quartier, et même son médecin, étaient bien d'accord : on n'opère pas une chienne aussi âgée. D'ailleurs "la preuve, vous avez vu comment elle est, aujourd'hui ?" Son mari, qui avait amené la chienne en consultation, se réfugiait dans un silence malheureux.
Je lui ai dit que si, on l'avait opérée, elle serait sans doute sur ses pattes. Que oui, elle était vieille, arthrosique, et malade, mais qu'un pyomètre, si les reins étaient bons, cela valait toujours le coup d'opérer. Elle ne s'est pas offusquée, et pourtant j'ai parlé assez crûment, mais sans méchanceté. Elle a pensé que je voulais juste défendre mon collègue.
Il l'a très mal vécu.

A chaque fois, je ne peux m'empêcher de conclure par un "tout ça, pour ça ?". S'impliquer, expliquer, s'investir, décortiquer, nuancer, pour finir victime de ragots et commérages, se faire poignarder dans le dos par le coiffeur (on a l'habitude...), le voisin-qui-a-toujours-eu-des-chiens, le médecin-qui-s'en-fout-et-qui-ne-va-pas-se-fâcher-avec-sa-patiente-parce-que-bon-il-a-d'autres-problèmes-à-gérer, ou par un confrère qui s'en fout tout autant, qui ne sait peut-être même pas que la dame a déjà consulté ailleurs, ou qui a juste manqué les règles élémentaires de l'élégance... Bon, quand on a tort, ça fait mal où on appuie, mais c'est le "jeu". Quand on a raison, cela dit... c'est le genre de douleur lancinante qui empêche de dormir, qui travaille au réveil, et qui assombrit une journée.

Évidemment, il y a une série de clients qui sont à côté de la plaque parce qu'ils sont en deuil, bouleversés, bref : pas dans leur état normal. Avec eux, pas de frustration. Nous perdons parfois des clients sur ce genre de situations, et c'est normal. Il y a aussi ceux que nous mettrons, à tort ou à raison, dans la catégorie des "cons". Le beauf prétentieux qui se fâche parce qu'on soigne son Maine Coon comme un chat de gouttière, ou celui qui ne veut pas des explications, mais de l'action, puis qui se plaint parce que c'est compliqué.

La dame dont je parle ci-dessus avait, je le sais, de nombreux autres problèmes à gérer (des vrais, des sérieux), pensait que nous allions euthanasier sa chienne, et a du avoir du mal à accepter que nous proposions un traitement. Dans sa tête, le film était déjà tourné. Alors, parce que c'est le plus simple, elle a raconté le film à sa façon à ceux qui l'approuveraient, notamment parce qu'elle avait des problèmes bien plus graves à gérer. Je le sais, mon confrère le savait, mais n'empêche.

Il y a ceux qui nous font tomber les bras par terre au milieu d'une performance diagnostique. Un jour, j'ai eu un magnifique : "En Hollande, les vétérinaires, quand ils ne savent pas, ils font des antibiotiques et de la cortisone longue action, faites ça." Le type était dentiste à la retraite, en plus.

La vraie blessure vient plutôt de ces clients qui nous écoutent, qui sont attentifs, et qui interprètent mal nos motivations ou notre démarche. Et qui du coup se plaignent que l'on ne s'occupe pas "bien" de leurs animaux. Qui nous jugent indifférents, incompétents, menteurs, manipulateurs ou que sais-je. Certains ont été jusqu'au courrier à l'Ordre. Rien de méchant, nous étions droits dans nos bottes. Mais ça fait mal.

Être un apôtre de la Bonne Médecine ?

Lorsque nous comparons, avec mes confrères, notre façon de gérer les incohérences de nos patients, leurs demandes de médicaments qui ne servent à rien, leurs auto-diagnostics foireux, leurs idées fausses et leurs préjugés, je me rends à chaque fois compte du gouffre qui sépare notre façon de gérer. Et quand je constate que je suis souvent le plus jeune du lot, je me dis que c'est une question de génération, ou l'installation d'une tranquille lassitude chez les plus âgés. Et puis, parfois, je tombe sur un confrère ou une consœur plus jeune, qui, elle aussi, laisse aller. Est-ce une forme de renoncement ? Et... est-ce important ? Est-ce que je suis un chiant de donneur de leçons ? Et si oui, ce qui est sans doute le cas, est-ce que c'est grave ?

Notez bien que je ne dis pas que les vétérinaires n'ont pas, eux aussi, des habitudes à la con, des préjugés, des archaïsmes, des incohérences. Je parle de ma boutique, et de ce qui s'y passe, ainsi que des discussions que j'ai avec des confrères et consœurs. Je ne suis pas là pour juger le boulot des autres.

J'essaie de ne jamais laisser passer une ânerie. Je n'y passe pas l'après-midi. J'ai d'autres consultations à faire, d'autres enjeux plus importants, je peux admettre qu'on ne veuille pas m'écouter ou me croire - je sais la force des préjugés, des habitudes, de ces "certitudes" confirmées par l'expérience personnelle (en tout cas quand cette expérience va dans le bon sens). Mais je vis très difficilement ce sentiment d'injustice qui accompagne la mauvaise perception de mes motivations, de mes actes, de mes choix. Ou de la médecine, au sens large du terme. C'est le genre de trucs qui me pousserait à ouvrir un blog, tiens, juste pour... me justifier ?

Ou même justifier la pertinence de mon travail.

Il y a les situations "tarte à la crème". Pour être heureuse, une chienne/chatte doit avoir fait des bébés. Si on le castre, il ne pourra plus chasser. Elle a été saille par un bâtard, elle ne pourra plus jamais faire des chiots de pure race. Il faut qu'elle ait deux portées pour ne pas avoir de tumeurs mammaires. ce genre de conneries, je ne peux pas laisser passer. Ce sont des cas évidents, où le risque pour l'animal est réel en raison des préjugés. Alors j'explique, j'argumente, je démontre, par l'absurde s'il le faut, avec des exemples, toutes la dialectique qui me permettra de convaincre. Je suis bon à ce jeu là. Et si on ne m'écoute pas, au moins, j'aurais la conscience tranquille, celle d'avoir satisfait à mon devoir de conseil.

Anthropomorphisme, vieilles idées reçues, mauvaises interprétations. Parfois, sur ces sujets, ma blouse blanche me dessert, je serais plus convaincant si j'étais juste un individu lambda ! Alors, souvent, je triche, je mens, raconte une anecdote improvisée sur mes animaux, pour montrer que, moi aussi, j'ai constaté ce problème, ou ce petit machin qui n'est même pas un problème, et que je sais donc de quoi je parle. Et ça passe beaucoup mieux que les explications, même claires et pédagogiques, sur les faits, l'état des connaissances ou les biais de raisonnement.

Et puis il y a les cas plus anecdotiques, raisonnements tronqués, biaisés, interprétations erronées de la cause d'une maladie, parfois amusants, parfois navrants. Mais pas dangereux. En général, je corrige, mais sans insister. Si je vois que me mettre à dos le propriétaire de l'animal risque de faire échouer mon traitement, je reste discret, tourne autour du pot, suggère une autre étiologie, explique les autres possibilités sans discréditer les hypothèses du maître. Faire sentir aux gens qu'ils ont tort n'est pas toujours le meilleur service à rendre à leur compagnon. En général, je note sur la fiche l'interprétation du propriétaire de l'animal, pour en tenir compte dans le suivi du cas ou pour y revenir, à l'occasion lors d'une consultation qui n'aura rien à voir. Mériter et gagner la confiance des gens avant de heurter leurs convictions.

Renoncement

Comme celles concernant les gouttes ou les granules homéopathiques qu'ils ont rajouté au traitement. Là, je renonce. Sauf s'ils arrêtent ce que moi, j'ai prescris. J'ai testé plusieurs fois. Expliquer par A+B pourquoi ça ne marche pas, c'est le meilleur moyen de passer pour un incompétent (!). Et ce n'est un service à rendre ni à l'animal... ni à mon portefeuille ! Je ne suis pas un héros. Mais alors, si je renonce là dessus, est-ce que je vais finir par renoncer sur toutes les théories du complot, toutes ces interprétations foireuses et ces raisonnements absurdes ?

En fait, pour certains, j'ai renoncé : je ne les reçois plus en consultation, je les laisse à un de mes confrères qui s'est fait une spécialité, pour ces personnages, du "oui, oui" concerné et indifférent.

Le souci, c'est que ce genre de "oui, oui" discrètement sarcastique est déjà, en soi, un encouragement. Et qu'il peut parfois être très franc, ce qui est un excellent coup de poignard porté dans le dos de ceux qui espèrent faire passer un message. Alors tant qu'il s'agit de ceux qui travaillent dans ma clinique, nous prenons garde à prévenir les incohérences. Notamment, comme je le disais, en indiquant dans les fiches les interprétations des clients. Marrantes, ou pas marrantes.

Ce sentiment d'injustice qui vient souvent noircir ce boulot pourtant tellement lumineux, finalement, s'exacerbe lorsque j'ai la conviction que mentir, ou simplement laisser tomber me faciliterait énormément la vie. Lorsque j'ai l'impression que les gens me prendraient, du coup, pour un meilleur vétérinaire.

Mais là, même s'ils sont rayonnants, le moins que l'on puisse dire, c'est que je ne suis pas fier.

Alors je sais que je ne vais pas, comme ça, du jour au lendemain, tout laisser tomber et renoncer. Je sais aussi que je ne serai pas toujours un héros, que je ne prêcherai pas tous les jours la bonne parole - c'est déjà le cas. Je sais que la grande majorité de mes confrères est comme moi. J'aligne les poncifs, mais cette souffrance est réelle.

Surtout lorsque l'on prend conscience que l'on est le seul à savoir que l'on se tient droit dans ses bottes.

PS : ce billet qui part un peu dans toutes les directions est le fruit de mes propres interrogations et réactions à la lecture des billets de Borée et Martin Winckler. Prenez-le pour ce qu'il est : une étape dans ma façon d'appréhender mon travail.

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Toxicité des pyréthrinoïdes chez le chat

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Par Boules de fourrure le 20/09/2011 à 15:18

Comme régulièrement, je lis sur le net un post ou un billet rapportant une intoxication à la perméthrine chez un chat. Les commentaires sous cet article alternent le pire comme le meilleur, entre indignation sincère mais sans recul, et informations pertinentes et foireuses (et qui a pris garde à la réponse d'un membre de la société commercialisant ce produit, au fait ?). Je vais donc me fendre d'un billet, histoire de casser une ou deux idées reçues, et confirmer ou infirmer certaines affirmations.

Les pyréthrinoïdes sont nos amis

Les pyréthrinoïdes sont une famille d'insecticides dérivés des pyrèthres, des insecticides végétaux utilisés depuis des millénaires et issus du chrysanthème (on dirait une intro de dissert', non ?). Les plus anciens sont, par exemples, l'alléthrine et la phénothrine : c'est facile, les scientifiques leur ont collé un suffixe en -thrine, si vous regardez les étiquettes des produits que vous avez à la maison. On peut citer, par ordre d'apparition et pour aider Google à trouver ce billet : la perméthrine, la cyperméthrine, la deltaméthrine et le fenvalérate (oui des fois les scientifiques, ou en tout cas ceux qui donnent leur nom aux molécules, se lassent d'une bonne idée).

Peu ou pas utilisées au début du vingtième siècle, ces molécules sont revenues en grâce parce qu'elles sont rapidement dégradées dans l'environnement, et donc peu polluantes (ce qui ne veut pas dire pas polluantes, mais à côté du DDT ou du lindane, c'est de la rigolade). Si vous deviez faire un bain de pyréthrinoïdes à votre chien pour le débarrasser de ses aoûtats, laissez l'eau dans la bassine en plein soleil, la molécule sera rapidement dégradée. Ne balancez pas le produit non dégradé dans vos massifs de fleurs (ouille les abeilles et les autres) ou dans la mare d'en bas (boum les notonectes, et aussi les poissons, d'ailleurs, j'y reviendrai). Et non, en mettre sur votre chien n'est pas dangereux pour l'environnement, d'autant que les abeilles ne butinent pas ses cages à miel.

Ces molécules sont des neurotoxiques, chez les insectes comme chez les mammifères. Pourtant, on les utilise largement pour traiter, d'une part l'environnement domestique (lutte contre les puces essentiellement) et les animaux eux-mêmes. Mais pas tous, et pas n'importe comment !

Chez le mammifère, le produit est appliqué sur la peau, via shampooings, sprays et spot-on.
Il diffuse très lentement vers le sang : la dose reçue par l'organisme à un instant donné est donc très faible.
La destruction, puis l'élimination des pyréthrinoïdes (notamment par le foie, mais aussi dans la peau et le sang) est par contre très rapide : il n'y a donc pas de stockage significatif (dans le cadre d'une dose normale !) dans le corps, et notamment là où c'est dangereux : le système nerveux.
Si l'animal lèche le produit qui lui a été mis sur la peau, pas de panique : l'absorption digestive est faible, et le produit qui passe dans les veines mésentériques est détruit dans le foie. La toxicité digestive, par irritation, est liée aux excipients (les produits qui servent à aider les pyréthrinoïdes à rentrer dans la peau), et elle est de toute façon très modérée avec les produits destinés aux animaux de compagnie.
La tolérance est donc très élevée chez les mammifères. Pas de risque, donc, d'intoxiquer votre chien, votre cheval ou votre vache, ou vous-même, en lui en appliquant sur la peau, ou même si, en se léchant, votre animal avale tout ou partie de sa dose.

Pas de risque non plus de surdosage, à moins de faire vraiment n'importe quoi (le flacon entier de produit pour vache sur le caniche, ça finira mal, oui).

D'ailleurs, d'une manière générale, lisez attentivement la notice des antiparasitaires que vous achetez, et respectez les indications qui s'y trouvent. On vous dira de respecter le dose, de ne pas l'utiliser sur des femelles en gestation, sur de très jeunes chiots (< 6 semaines)...

Les pyréthrinoïdes et les chats : l'arme fatale du CCC

En ce qui concerne les chats : ces animaux ont un sévère défaut en une enzyme de détoxification banale (chez les autres mammifères), la glucuronyltransférase. Son boulot est de coller sur des produits toxiques un espèce de tag qui dégrade la molécule et la destine aux ordures. Je le redis en français : un toxique arrive dans le foie, les cellules du foie le prennent en charge, le reconnaissent pour "étranger et indésirable", essaient de le couper en petits bouts et lui collent sur la tronche une étiquette sucrée qui abîme le produit toxique et le fiche à la poubelle. Sauf que chez le chat ce processus d'étiquetage ne fonctionne pas du tout. C'est valable pour les pyréthrinoïdes, mais aussi pour nombres d'autres molécules "étrangères" au chat, comme le paracétamol (je ferai un billet sur le sujet, promis) ou nombres d'huiles essentielles.
Et pour ceux qui se posent la question : oui, je simplifie l'extrême complexité du métabolisme hépatique, si vous voulez aller plus loin je vous conseille un bouquin de toxicologie et de physiologie hépatique.

La perméthrine et ses copains sont donc hautement toxiques pour les chats !

Les symptômes les plus souvent décrits chez les chats sont des tremblements musculaires, une myoclonie, de l'hyperesthésie, des convulsions, de l'hyperthermie, de l'hypersalivation, de l'ataxie, une mydriase voire une cécité temporaire (par ordre décroissant de fréquence). Ils commencent à apparaître dans les 1-40h suivant l'application d'un spray ou spot-on (médiane 8 heures).

La bonne nouvelle, c'est que ces symptômes sont réversibles.

La mauvaise, c'est que le chat risque de mourir, le temps qu'ils disparaissent.

Le boulot du vétérinaire est donc essentiellement de maintenir le chat en vie et de gérer les complications.

Si vous avez du temps à perdre avant d'amener votre chat empoisonné à votre véto (mauvaise idée, mais supposons que vous attendez un taxi, ou que la route sera très longue), lavez votre chat à l'eau tiède (pas chaude, pas froide !) avec du savon s'il a le produit sur la peau.

Vous pouvez traiter l'environnement (la maison) avec ces molécules, même si vous avez des chats, mais pas en leur présence. Ne les laissez pas rentrer avant d'avoir bien aéré. Choisissez une formulation en diffuseur, qui ne risquera pas de laisser des dépôts comme un produit à diluer dans un seau et à passer sur le sol, par exemple. Vous mettez le diffuseur en action, vous partez, vous revenez trois heures plus tard, vous ouvrez tout en grand, et quand c'est bien aéré, vous laissez les chats rentrer.

Si vous mettez sur votre chien un spot-on à base de pyréthrinoïdes, et qu'il est très proche de votre chat, séparez les, histoire que le chat ne s'allonge pas sur son dos et ne se prenne pas le produit.

Attention : ces produits sont très toxiques pour les poissons (et les batraciens). Évitez d'utiliser les diffuseurs pour l'habitat si vous avez un aquarium !
Les oiseaux y sont par contre très résistants.

En passant, parlons "chimique" vs "naturel"

Alors vous allez sans doute vous dire : "bon, ok, il dit que c'est pas dangereux si c'est bien utilisé, mais dans le doute, je voudrais un truc plus naturel".

Déjà, n'oubliez pas que les produits naturels sont tout aussi chimiques que les produits artificiels, cette distinction ne veut rien dire. On peut parler de degré de purification, de complexité, de potentialisation ou de tout un tas de truc, mais si c'est actif, c'est grâce à la chimie. Et l'homme n'a pas plus inventé la chimie que l'électricité. Les pyrèthres sont chimiques et naturels, comme l'azadirachtine de l'huile de neem, le curare ou la digitaline. Efficaces et dangereux.

Vous lirez sans doute, au détour du net, un article ou un post sur un forum conseillant l'utilisation d'huiles essentielles, comme celle de Tea-Tree. Encore une fois, prenez garde aux huiles essentielles ! Ce n'est pas parce que quelque chose est naturel que ce quelque chose est bon, ou meilleur qu'un produit de synthèse, que ce soit en termes d'efficacité, ou d’innocuité. Tout le monde sait qu'il y a plein de plantes toxiques, que la dose fait le poison, etc... Ben c'est pareil pour les huiles essentielles. Dans le doute, abstenez-vous, et n'oubliez jamais que les chats sont particulièrement sensibles à tout un tas de produits inoffensifs pour d'autres mammifères (et maintenant vous savez même pourquoi).

Alors, oui, je sais qu'on va encore me dire que l'aromathérapie, c'est super, etc. Bon, soyons clairs : je n'y connais rien. Je sais que les huiles essentielles sont pleines de molécules chimiques très actives, et qui peuvent être très efficaces, donc non, a priori, je n'ai rien contre les huiles essentielles. Par contre, qui a sérieusement (je veux dire, vraiment sérieusement, pas juste lu trois bouquins !) étudié le sujet ? Qui peut me donner le titre d'un livre plein de références sérieuses, de publications scientifiques, en double aveugle et tout le reste ? Sans ce type d'études fiables, on en reste à une méthode d'essais-erreurs sur des cas individuels, d'approximations et d'application de recettes dont personne ne connaît la source. Et avec ce genre de méthodes, je continuerai à voir des chats intoxiqués aux huiles essentielles, et des peaux de chiens cramées par des shampooings en contenant. Non, pas à chaque fois, pas dans tout les cas, les pures sont dangereuses, les diluées moins, ok, dans quelle mesure ? Quelle est la marge de sécurité pour la propriétaire d'un chat qui veut bien faire et utiliser des produits naturels pour ses animaux ? Et vous rendez-vous compte de votre responsabilité quand vous propagez ce genre de recettes ?

Notes diverses

Parce que les conflits d'intérêt, c'est pas pour les chiens :
Je suis vétérinaire : oui, je prescris et vends des produits à base de pyréthrinoïdes, mon billet devrait suffire à vous expliquer pourquoi. C'est pour cela que je les connais bien. Non, je ne fais pas fortune grâce à eux, et ne suis lié à aucune société en commercialisant, autrement que par ma relation de détaillant à un fournisseur. Je ne vends pas ces produits comme je vendrais des baguettes de pain : il y a des indications, des contre-indications, des usages recommandés et efficaces, d'autres qui ne le sont pas. Des alternatives, aussi. C'est mon boulot, de conseiller mes clients. N'hésitez jamais à demander conseil à votre vétérinaire !

Parce qu'avec des publications scientifiques, c'est mieux :
Clinical effects and outcome of feline permethrin spot-on poisonings reported to the Veterinary Poisons Information Service (VPIS), London
Feline permethrin toxicity: retrospective study of 42 cases
Poisoning due to Pyrethroids
Pyrethroid insecticides: poisoning syndromes, synergies, and therapy
Use and abuse of pyrethrins and synthetic pyrethroids in veterinary medicine
Tea-Tree :
Toxicity of melaleuca oil and related essential oils applied topically on dogs and cats
Australian tea tree (Melaleuca alternifolia) oil poisoning in three purebred cats (texte intégral)

Mes remerciements aux twittos qui m'ont donné un coup de main pour la rédaction de ce billet, spécialement à @Emita__

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La vie, par hasard ?

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Par Boules de fourrure le 18/09/2011 à 17:00

Un lundi matin comme les autres. Bousculé, pressé, avec son lot d'urgences plus ou moins fantasmées, qui ont attendu tout dimanche parce que les gens ne veulent pas appeler le service de garde, ou qu'ils ne savent pas qu'il existe. Avec les hospitalisés du week-end. Les visites, et les consultations, deux chirurgies.

Moi, je suis parti au plus vite. Une urgence relative, mais si je ne m'en occupe pas maintenant, ce sera pire après. Et lorsque je suis revenu, une heure plus tard, c'était n'importe quoi : un véto en chirurgie, encore bloqué pour au moins une demi-heure, un autre sur un vêlage, et des chiots plein la salle d'attente (qui a collé une vaccination/identification de portée un lundi matin ???), deux ASV qui courent dans tous les sens, avec la sonnerie ininterrompue du téléphone en guise d'accompagnement musical. Je vérifie le carnet de rendez-vous : une euthanasie, pour il y a une heure.

Une heure que ce vieux bonhomme attend la mort de son chien. Une heure qu'il patiente dans cette cohue pour qu'on lui tue son compagnon. J'en suis malade de honte... Vite, je contourne la salle d'attente, ignore l'éleveuse, salue un client, invite d'un geste doux le vieux monsieur à m'accompagner sur le parking, où je sais que Démon attend, dans le coffre de la voiture.

Démon, je le suis depuis dix ans. Il y a un an, j'ai diagnostiqué un hémangiosarcome, une vilaine tumeur de la rate, métastasée au foie, qui saignait dans son abdomen. Je lui avais donné quelques jours à vivre. Six mois plus tard, M. Tiburce me l'amenait, heureux de me contredire, et je contrôlais une métastase cutanée. Il "allait bien". Mal au dos, trop gros - il y a un an, j'avais dit à son maître de le gâter, puisqu'il ne lui restait plus que quelques jours. Il "allait bien", et M. Tiburce me prenait pour un héros, un Guérisseur. Parce que j'avais palpé l'abdomen de son chien, diagnostiqué le cancer à l'échographie, et re-palpé. Parce que lorsque je lui avais diagnostiqué sa douleur lombaire, j'avais laissé, longtemps, mes mains sur ses muscles lombaires, à la recherche des contractures et des tensions.

Et que dans tous les cas, il avait été mieux après. Pour l'hémangiosarcome, je n'y étais pour rien. Pour la douleur arthrosique, j'admets l'efficacité de mes anti-inflammatoires. Je l'avais expliquer à M. Tiburce, mais il ne m'avait pas écouté. D'ailleurs, en consultation, il ne voulait voir que moi, parce que, voilà, j'étais un Guérisseur. Il m'avait d'ailleurs conseillé de prendre garde à moi, de ne pas prendre le Mal en moi. Je l'avais rassuré, en plaisantant sur l'arthrose qui ne manquerait pas de me rattraper.

Ce matin-là, j'ai aidé M. Tiburce à porter son chien jusqu'à la table de consultation. Il pouvait à peine parler, comme Démon, qui pouvait à peine respirer, penché sur le côté, l'abdomen pendant, déformé. Il pleurait. Il n'a rien dit, ou juste quelques mots, définitifs. M'a demandé de m'occuper de son corps, et puis il est parti. Le cancer, le saignement, et la fin.

J'ai posé le cathéter, à l'envers, en tenant la grosse tête du beauceron sous mon bras gauche, en le caressant et en lui parlant. Tout seul, parce que les ASV, elles, continuaient à danser. Démon remuait un peu. Je me suis écarté de la table pour aller chercher les anesthésiques, pour revenir aussitôt, sans eux : il risquait de tomber. J'ai appelé une ASV, lui ai demandé de poser le téléphone deux minutes - en silencieux. Le temps de prendre les produits, Démon s'était un peu redressé.

- M. Tiburce voulait que ce soit toi, c'est pour ça qu'il a attendu, il a dit que si il y avait quelque chose à faire, il n'y aurait que toi.
- Quelque chose à faire ? Il m'a dit que c'était la fin, qu'il ne mangeait plus ?

Un silence. L'examiner ? Oui, bien sûr, que je peux prendre le temps de l'examiner.
Même au milieu de ce chaos.

Alors nous levons Démon. Il tient debout, chancelant. Il halète. Mais ses muqueuses sont rosées. Son abdomen pend, comme distendu par le liquide. J'y plante mon aiguille, celle qui devait servir à l'euthanasier. Pas de sang. Je réessaie. Toujours pas. Du gras. Je teste la proprioception. Excellente. Pince vicieusement ses lombes. Il tombe. Une numération-formule : normale. Sa tumeur n'a pas saigné.

Flottement.

Je pose mes anesthésiques, et prends les anti-inflammatoires : une injection intra-veineuse, puisque le cathéter est posé.

- Je lui donne jusqu'à ce soir. Ne préviens pas M. Tiburce. S'il se lève, je gèrerai.

L'ASV, un sourire aux lèvres, m'aide à porter Démon dans la courette, derrière la clinique.

Passent les heures, et Démon ne se lève pas. Débordé par ma journée, je ne prends pas garde à lui, jette juste un coup d’œil de temps en temps quand je traverse le chenil. Il ne bouge pas, reste couché sur son sternum, la tête fièrement dressée, attentif, haletant.

J'ai à peine touché un mot de la situation à mes confrères : "je n'ai pas tué Démon, j'ai l'impression que c'est une crise algique, de l'arthrose". Ils acquiescent, sans commentaire, apprécient d'un sourire l'incongruité de l'histoire. Comme moi, ils carburent à l'espoir.

- N'encaissez pas le chèque de M. Tiburce, on verra demain !

Il est 19h30, et je finis les consultations pendant qu'une ASV fait la compta, et qu'une autre dégrossit le ménage, toutes portes ouvertes. Et puis ce cri :

- Il y a ton beauceron qui s'échappe, là !

Mon confrère revient de visite, il vient juste de couper son moteur, et il se marre en voyant le vieux pépère qui nous regarde, dans le terrain vague derrière la clinique. Je n'avais même pas pensé à l'attacher. Il me faut trente mètres pour le rattraper, à la course, car il ne se laisse pas approcher. Mon collègue se bidonne, et m'interpelle :

- Va falloir appeler le vieux Tiburce, maintenant !

Il va forcément être content. Mais je me sens un peu merdeux, parce que je n'ai pas respecté le contrat de soins, parce que j'ai menti, parce que je me suis permis... parce que le vieux bonhomme est chez lui, qu'il pleure depuis ce matin. Depuis hier sans doute.

J'ai un nœud dans la gorge. Je ne sais pas trop ce que je vais dire, imagine quelques phrases. Tonalité, sonneries. On décroche. Une voix féminine, très âgée.

- Mme Tiburce ?
- Oui ?
- Bonjour, c'est le Dr Fourrure, c'est le vétérinaire. J'appelle... pour quelque chose de bizarre. J'appelle parce que ce matin, votre mari m'a amené Démon, pour l'euthanasier, et il est parti tout de suite, et finalement, heu... Démon est debout, il vient de manger, et il a couru un peu.
- Attendez, j'appelle mon mari !

J'ai parlé très vite, ne lui ai pas donné la possibilité de m'interrompre.

Roger, c'est le vétérinaire, il dit que Démon a couru, et qu'il a mangé !

Je patiente un instant, un peu fébrile, un peu merdeux, et très fier de moi.

- Oui allo ?
- Bonjour, c'est le Dr Fourrure, c'est le vétérinaire. J'appelle... ce matin, quand vous êtes parti, Francesca m'a dit que vous vouliez que j'examine Démon, et je ne l'avais pas fait, alors je l'ai examiné, et là, heu, ben ce n'est pas son cancer qui l'ennuie, c'est l'arthrose, il avait très mal.
- Démon a mal ?
- Ben là plus trop, je lui ai fait des piqûres, et ça va bien, je n'ai pas guéri son cancer hein, mais il va mieux, il a mangé, et il a même essayé de s'enfuir.
- De s'enfuir ? Démon ?

Incrédulité.

- Heuuu oui, on avait oublié de fermer les portes, mais je l'ai rattrapé. J'ai du lui courir après.

Il a du lui courir après !

- Et il a mangé ?
- Oui, une gamelle, et bu, et uriné, et voilà, je suis désolé, je n'ai pas voulu vous appeler avant, parce que je ne voulais pas vous donner de faux espoir, si ça n'avait pas marché.
- Et il peut rentrer ?
- Oui, avec des comprimés, oui. Parce que bon, il a toujours son cancer, mais c'est comme avant, comme il a arrêté de saigner il y a un an, il peut rester un jour, ou une semaine, ou six mois encore.

M. Tiburce est revenu chercher son chien.

Il m'a remercié, en pleurant, en râlant sur le prix des médicaments, comme toujours, en notant que la vie coûte, à peu de chose près, le même prix que la mort.

Il m'a serré la main, longuement.

Sans l'ASV, Démon aurait été euthanasié.

Pour ceux que ça intéresse : une radiographie d'hémangiosarcome, et une ponction abdominale d'hémopéritoine lié à un hémangiosarcome.

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Inachevé

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Par Boules de fourrure le 31/08/2011 à 17:34

Samedi, 21h00. Je suis d'astreinte, et le téléphone sonne. Une voix, féminine, plutôt jeune.

- Je vous appelle pour ma chienne. Elle ne va pas bien, elle respire difficilement, et elle ne veut pas manger. Elle est vieille.
- Et elle ne mange pas depuis combien de temps ?
- Depuis deux jours, mais ça fait une semaine qu'elle ne mange pas comme avant.

Deux jours que ça ne va pas du tout. Une semaine que ça bricole. Et elle m'appelle un samedi soir. Et évidemment, maintenant, c'est une urgence, et il n'est pas question de la repousser. Pas la peine de l'engueuler au téléphone, non plus...

- Bon, et bien on se retrouve à la clinique dans quinze minutes, d'accord ?

Lorsque je me gare sur le parking, elle est déjà là. Une vingtaine d'année, jolie, bien habillée, avec un vieux fox tout pourri dans les bras, qui se laisse poser sur la table et caresser sans émettre la moindre protestation. La jeune femme a tiqué quand j'ai appelé sa chienne "ma jolie" en la rassurant, mais après tout...

- Voilà, elle est vieille, et elle ne mange plus, et elle sent très mauvais...

L'euthanasie du week-end, pour être tranquille ? Elle n'a pas l'air de cadrer, et d'habitude, ces "consultations" là ont plutôt lieu le samedi matin. La jeune femme ne semble pas du tout à l'aise, voire même perdue, et sincèrement inquiète. La fox a quinze ans, n'a jamais été malade, n'a jamais vu de véto. Sa gueule a tout le charme d'une fosse septique, les chicots en plus, elle est un peu déshydratée. Des nœuds lymphatiques rétro-mandibulaires énormes (pas une surprise, vues les dents). L'auscultation est normale, bien qu'elle respire assez difficilement, et le reste de l'examen clinique aussi. Elle est très calme, très gentille.

- Mais pourquoi est-ce que vous ne me l'amenez que maintenant ? Un samedi soir vers 22 heures ?

J'ai posé ma question doucement, sans agressivité. Je ne suis plus en colère, comme je l'étais lors de son appel. Je suis juste un peu sonné, et je sens venir le pire des diagnostics : une insuffisance rénale chronique, et une euthanasie.

- Je ne suis jamais venue chez le vétérinaire. Je pensais que vous alliez la piquer, comme elle est vieille.
- Mais être vieux n'est pas un motif d'euthanasie... je vais peut-être trouver une maladie qui justifie cette décision, mais ce n'est pas certain. Et puis, plus vous attendez, plus son problème risque d'empirer, et plus l'euthanasie devient un risque, non ?
- Ah oui, c'est vrai aussi.

Elle a à peine l'air penaud. Pas contrarié, pas sur la défensive, juste penaud, et un peu surpris. J'ai beaucoup de mal à déchiffrer son visage. Elle n'est définitivement pas venue pour une euthanasie du week-end.

- Je vais faire une prise de sang, et nous allons vérifier comment vont ses reins et son foie. Je ne vais pas faire de comptage de ses cellules sanguines, de toute façon l'infection dentaire va la rendre anormale.

Elle n'émet aucune objection. Je n'ai pas l'impression qu'elle va me planter en fin de consult' en refusant de payer "parce que c'est trop cher". Je suis mal à l'aise, comme je le suis souvent avec les clients que je ne connais pas, entre ceux qui me reprocheraient d'en faire trop et ceux qui m'en voudraient de n'en faire pas assez. Je met les pieds dans le plat. Comme souvent.

- Comme nous ne nous connaissons pas, je préfère vous le demander : est-ce que vous êtes d'accord pour ces analyses ? je veux dire, elle est vieille, d'accord, mais pas forcément condamnée, mais pour poser mon diagnostic, j'ai besoin de ces analyses.
- Oui. Oui, bien sûr.

Surprise, encore une fois. Parce que le docteur en blouse blanche lui demande son avis ?

- Le bilan coûte environ 40 euros.

Pas d'objection.

Lorsque je fais la prise de sang, elle détourne le regard. Coup de bol, cette fox est vraiment adorable et je n'ai pas besoin d'aide pour le prélèvement. En attendant les résultats, j'essaie de la faire parler un peu, dans le silence nocturne de la clinique, cette étrange bulle de lumière dans l'obscurité du bâtiment et du village, avec ses odeurs cliniques et son silence seulement rompu par le halètement de la vieille chienne, nos mots presque chuchotés, le ronronnement asthmatique du frigo et les bzip bzip mécaniques de l'analyseur.

- Elle est vieille.

Elle répète cette phrase hors contexte, avec une drôle d'intonation, comme si elle testait une saveur étrange, mais sans la moue de l’écœurement, ni l'acidité de la peur. Elle ne le répète pas pour me dire quelque chose. Répète-t-elle ce que lui ont dit ses proches, en lui disant de ne pas venir ? Essaie-t-elle de s'en convaincre ?

Elle a la chienne depuis qu'elle est toute petite, l'a gardée avec elle lorsqu'elle a quitté sa famille, et n'a jamais vu un vétérinaire. Elle pense que sa chienne est vaccinée, enfin sans doute avant qu'elle se rappelle, quand elle avait 5 ans, elle. En réalité, elle ne connaît rien de mon univers. Sa louloute est une compagne de toujours, mais elle est un acquis, comme ces copines ou ces femmes que l'on ne prend plus la peine de regarder, de séduire, ou d'écouter. Elle est là, elle a toujours été là, et si elle sait qu'elle ne sera pas toujours là, cette notion n'est qu'abstraite. Qu'elle l'aime, je n'en doute pas un instant. Ce n'est pas une euthanasie du week-end, cela ne l'a jamais été. Cet amour est inconditionnel, même si elle est vieille, même si elle est moche, même si elle pue. Il ne lui viendrait pas à l'idée de ne plus l'aimer à cause de ça. Il est plus de 22h et je me perds dans cette conversation d'où perce, en filigrane, ces éléments qui ne sont que mes mots, mes analyses. J'attends le fichu bzip final de mon fichu analyseur, pour lire un résultat d'insuffisance rénale, et lui expliquer que je ne vais sans doute rien pouvoir faire, ou rien de bien, et finir par lui donner raison.

Je n'ai pas envie de la culpabiliser, pas envie de grand chose en fait. Je me sens fatigué.

Et puis, les résultats sont excellents. Du genre scénario de série à l'eau de rose. Même pas crédibles. tellement pas que je refais un paramètre, en douce. Enfin une bonne nouvelle à annoncer ?

Oui.

- Les résultats sont excellents, vraiment. Son bilan est très bien, regardez-là, ses reins, l'urée, la créatinine, là le foie... On ne va pas la piquer, ça c'est sûr. Maintenant, je vais lui faire une radio, pour vérifier que sa respiration difficile n'est pas liée à une infection profonde. Et si elle est normale, on va simplement soigner ses dents et sa monstrueuse infection dentaire.

Elle ne dit pas grand chose, sourit à peine. J'essaie d'être simple, pédagogue, mais elle ne semble accrocher qu'à mes conclusions. Le reste ne l'intéresse manifestement pas. Je réausculte la cocotte, histoire d'être sûr de ne pas avoir manqué un râle ou une aire silencieuse, et direction la radio.

Lorsque je reviens, la jeune femme est assise par terre.

- Je suis désolée, je ne me sens pas bien...

J'ouvre la porte de sortie directe de la consultation, l'accompagne sur la terrasse de la clinique, lui offre un verre d'eau. Sa chienne campe à ses pieds. Rassuré, je retourne en salle de développement.

Il n'y a pas grand chose d'anormal, ce sont des poumons de vieux chien.

Elle a juste des dents pourries, des abcès dentaires, une plaque de 3mm d'épaisseur, et la douleur, la réaction lymphatique et tout le toutim. A priori pas de septicémie associée, elle me semble "trop bien". De toute façon, on va la bombarder d'antibiotiques, et d'anti-inflammatoires.

J'explique le traitement à la jeune femme, revenue en salle de consultation. Lui détaille le diagnostic, résumant les bons points et les mauvais, lis avec elle l'ordonnance. je lui explique également qu'il faudra faire un détartrage et enlever les dents pourries, d'ici une à deux semaines.

Je ne peux m'empêcher de répéter :

- Vous voyez que les vétérinaires ne piquent pas un chien juste parce qu'il est vieux.

Elle sourit. Son premier vrai sourire depuis qu'elle est entrée.

Et lorsque je lui présente la facture, elle ne peut retenir un : "Oh, mais ce n'est pas cher !"

Que répondre à cela ?

De toute façon, il n'est pas loin de 23h, avec toutes ces conneries.

Plusieurs semaines après, je reste toujours fasciné et surpris par les réactions de cette jeune femme, dont je n'ai d'ailleurs jamais eu de nouvelles. Je n'ai pas pensé à lui demander son numéro de téléphone, et elle n'a jamais rappelé. Je ne sais même pas si elle habite dans la région. Je ne sais pas si mon traitement a fonctionné, si elle a fait détartrer sa chienne.

Et cette consultation, ou cette conversation, me laisse un drôle de goût d'inachevé.

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